Une bien belle histoire: R.I.P. Courant d’Art café

C’est l’histoire d’un petit café concert, au milieu des collines de Provence, un lieu de musique, de bonne humeur et de passion. Une bien belle histoire, mais qui finit mal à la fin…

Une bien belle histoire…

C’était il y a quelque années de cela, j’étais jeune et insouciant et je gambadais allègrement dans les collines de Provence, quand un jour je l’ai trouvé. Il était logé dans un ancien restau de routiers au bord d’une route nationale un peu déserté depuis la construction de l’autoroute. Ne payant pas de mine de l’extérieur, il était la et attendait ma visite. Sur le mur, une enseigne disait: « Courant d’Art café ».

Un regard à l’intérieur et on sentait que le lieu était habité par des passionnés.

En face de l’entrée, le bar, décoré avec des objets improbables issus d’une fouille méticuleuse des brocantes de la région. Sur le coté vers le fond, une scène de concert, bien équipée avec sono, lumière, batterie et amplis. Au mur, des tableaux exposé et remplacés tous les mois par les œuvres d’un autre artiste. Sur le mur des toilettes un manifeste révolutionno-rigolo invitait gentiment à la subversion. Enfin quand on passait dans la journée, une bonne énergie sortait du lecteur CD jouant aussi bien les classiques Têtes Raides, Noir Désir, Pixies que des petits groupes inconnus mais géniaux…

Un lieu de musique…

Chaque semaine le vendredi et samedi c’était soirée concert. La programmation était éclectique et il y en avait pour tous les goûts: rock, jazz, fusion, chanson française …

C’est la que j’ai découvert pour la première fois que la musique africaine ce n’était pas que des percussions et que je suis tombé amoureux du son de la Kora et de la paix que transmets la musique africaine (eh oui, à l’époque je commençais tout juste à entrevoir qu’il y avait une vie au delà du rock… 😉 )

Le dimanche après midi c’était le thé dansant avec pâtisseries pour les mamies. Et puis au hasard des dates on trouvait des concours de cartes, de jeu de société, des lotos et d’autres jeux pour tous les publics.

Le mardi, mercredi et le jeudi soir étaient généralement réservé aux groupes amateurs. Le deal en gros c’était « vous venez répéter, la salle et le matériel sont à vous. En échange essayez juste de ramener quelques potes et de faire un peu tourner le bar… ». Plutôt sympa comme salle de répet, surtout quand on est jeune et un peu fauché…

Pour le public il y avait bien le risque de tomber sur un groupe de jeunes metalleux essayant de copier maladroitement Sepultura, mais ça restait bon esprit et même les réfractaires aux sons saturés se mettaient de l’autre coté de la salle et s’en accommodaient.

Un lieu de rencontre et de découvertes…

Coté public d’ailleurs c’était aussi éclectique, allant des jeunes étudiants aux vieux piliers de bistrot en passant par les cadres trentenaires et les bobos-écolos de tout ages…

L’atmosphère était toujours conviviale, on pouvait rentrer et commencer à discuter sans façons avec n’importe qui.

J’avais pris l’habitude d’amener des amis en leur disant que chaque visite recelait une surprise. Ca ne ratait jamais et c’était toujours différent. Un jour on tombait sur un joueur d’orgue de barbarie, un autre jour le proprio nous sortait un carom (le billard indien), ou un tour de magie, un DVD de Woodstock passait sur le vidéo projecteur ou un bien c’était un consommateur qui nous racontait une histoire fascinante…

A chaque fois on ressortait enrichi par les nouvelles rencontres et les découvertes.

Mais soudain le drame…

Ça a commencé avec une plainte pour nuisances sonores de la seule voisine des alentours. Peu importe qu’elle habite à presque 100 m de la, dans l’ancienne gare située entre une nationale et une voie ferrée bien plus bruyantes. Peu importe que même du parking du café on entende à peine le son, elle s’est plainte du bruit.

Ce qui a entraîné la visite des forces de l’ordre chargé de vérifier la conformité des installations et les nuisances… Bonjour Monsieur, vos papiers, bla bla bla, etc

Au début, rien de grave.

Bien que n’étant pas obligé de le faire, le gérant plein de bonne volonté pris les devant, investit pour améliorer l’isolation phonique du café et couper toute nuisance sonore.

Et la tout s’enchaîne…

Mais les plaintes de la mamie continuent.  Et la un autre problème survient, car une des personnes de force de l’ordre qui avait la réputation d’avoir déjà fait fermer plusieurs établissement de ce type dans sa carrière commence regarder le petit café concert comme sa prochaine proie.

Il essaye de chercher la petite bête au niveau sécurité incendie alors que les pompiers approuvent l’installation…  vient controller ceci ou cela, s’en suit d’autres amabilités du même type…

Et ce n’est pas fini…

Quand on ouvre un café concert, il faut une licence d’entrepreneur de spectacle. Notre gentil organisateur de spectacle l’avait demandé, mais n’a reçu son avis que 10 mois après le dépôt du dossier… Passons, on connaît la bureaucratie française. Donc 10 mois après avoir envoyé le dossier, 3 semaines après que la décision ait été rendue par le bureau des affaires culturelle d’Aix-en-provence, en pleine bataille pour survivre, notre ami organisateur reçoit par courrier la décision finale.

Le couperet tombe: DÉFAVORABLE

C’est la fin. Sans licence pas le droit d’organiser des concerts, ça ne sert à rien de continuer à résister. Le café-concert est condamné à mort. Après un ultime concert, et pas mal de frustration, il ferme.

Fin de l’histoire.

Je quittai la région quelques mois plus tard avec beaucoup de bon souvenirs et beaucoup de tristesse devant ce gâchis.

Quand j’entends le mot culture, je sors mon formulaire

Comment choisit on d’attribuer une licence d’entrepreneur de spectacle ? Il semble que les éléments qui  aient été demandés au propriétaire du café pour le dossier aient été, principalement: chiffre d’affaires, bénéfices, dépenses et passées et prévues…

Et le projet culturel ? Et le développement local ? Et la bonne ambiance ? Le mélange des générations ?

Pas important.

Des chiffres de rentabilité, voila donc les principales données à partir desquelles le « bureau des affaires culturelles » (cherchez l’erreur) s’est basé pour décider si le Courant d’Art pouvait être habilité est devenir un « lieu culturel ».

La morale de cette histoire…

… c’est que voyez vous, il n’y en a pas ! (merci aux Space Jahourt pour la citation).

Je tiens à souligner que je ne suis pas forcement objectif dans ce récit (c’est un peu les gentils contres les méchants 😉 ) et je ne cherche pas à l’être. Je raconte ce que j’ai pu voir et entendre de la situation. Ne prenez donc pas les détails au pied de la lettre, mais regardez plutôt l’histoire dans son ensemble.

J’ai voulu raconter cette histoire car elle illustre bien plusieurs problèmes auxquels sont confrontés ceux qui veulent organiser des spectacles:

  • l’intolérance du voisinage: pour avoir été plusieurs fois dans ce café par soir de concerts, je peux affirmer qu’il n’y avait vraiment pas de problème de bruit du à la musique. Il semble surtout qu’il s’agit plus d’une peur de voir du monde, de bêtise, de mauvaise foi ou de ressentiment mais pas vraiment d’un vrai problème de bruit.
  • l’incompréhension ou l’acharnement des forces de l’ordre. En l’occurrence ici, il s’agit d’une personne en particulier, ça ne suffit pas à jeter le blâme sur la profession. Mais si près de chez moi dans le sud-ouest, j’ai pu personnellement voir des gendarmes compréhensifs, c’est plutôt l’exception qui confirme la règle.
  • la lourdeur et l’absence de souplesse de la réglementation et des normes de sécurité: c’est un point dont j’ai pu discuter avec plusieurs organisateurs de spectacles depuis et un frein majeur à l’organisation de spectacle. Le climat juridique actuel inspiré des Etats-Unis ou on va en justice pour un oui ou pour un non a poussé les politiques à aller dans la surenchère législative et sécuritaire. Peu importe que les lois soient la plupart du temps inapplicables (et inappliquées!), la plupart du temps il y a une tolérance tacite , mais si on se fait repérer pour autre chose, c’est la fin.
  • la bêtise et l’aveuglement de la machine bureaucratique: quand il s’agit de gros événements avec le soutien des élus, les règlements et les formalités sont rarement un problème. Pour les gagne-petits en revanche, il faut se battre pour la moindre chose et personne ne vous aide. Et la machine administrative est un monstre sans cerveau qui peut être très destructeur..

Réflexion(s)

Au delà de la culture et de la musique, les cafés concerts sont des lieux de rencontres. Ils permettent au personnes de tout ages et de toutes origines de se rencontrer, d’apprendre à se connaître et à vivre ensemble. Ils créent du lien social. Ils favorisent la tolérance et réduisent la peur de l’autre.

C’est aussi à ça que sert la culture, pas juste à se distraire ou a engranger des données pour pouvoir étaler sa « culture » en public. Mais en général, les élus favorisent plutôt les gros événements qui rapportent de l’argent et de la visibilité médiatique au détriment des petites initiatives locales.

C’est déjà assez dur de créer un lieu de spectacle de le rendre attractif, mais si on a des bâtons dans les roues dès que l ‘on fait quelque chose qui sort de l’ordinaire c’est mission impossible (« non, les braves gens n’aiment pas que, l’on suivent une autre route qu’eux… »).

Je pense que nous aurions besoin de plus d’une culture vivante pour nous éveiller. Pas une culture des musées pompeuse et arrogante qui a été validé par les institutions, mais une culture ouverte, qui s’adresse à tous mais qui nous laisse faire nos choix. Qui aiguise la curiosité et remette en question. Qui aide à relativiser et à nous prendre moins au sérieux. Qui nous aide à mieux vivre les uns avec les autres et à être plus heureux dans la vie.

J’ai peur que si nous continuons à laisser mourir  les lieux de rencontre comme les cafés-concert et les petites associations, il ne reste de notre société qu’une agglomération d’individus égoïstes et effrayés. Qui s’enferment chez eux, craignant la nouveauté et vivant dans la peur des autres. Que la seule culture accessible à tous soit produites chez tf1.

Nous avons besoin de plus de Courant d’Arts. Besoin de plus de gens qui s’organisent pour faire vivre la culture. Pas pour critiquer et manifester, mais simplement pour aider les artistes et proposer des alternatives à l’industrie de la culture.

Repose en paix Courant d’Art café, et toi son créateur, si tu me lis un jour, sache que ton café était une vraie oeuvre d’art. Tu as été une immense source d’inspiration et je te dois beaucoup.

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