Pourquoi les métiers de la culture survivent ils, tandis que les boulots à la con prospèrent ?

Pourquoi n’y a t’il pas d’argent pour financer les métiers de la culture, mais qu’il y en a pour tout un tas de métiers qui ne produisent rien et sont socialement inutiles ? Dans un article court et percutant, David Graeber, anthropologue hors norme et inspirateur du mouvement Occupy, pose des questions qui grattent où ça fait mal.

Avez-vous l’impression que votre métiers ne sert à rien et que le monde pourrait se passer de votre travail? Ressentez-vous la profonde inutilité des tâches que vous accomplissez quotidiennement? Avez-vous déjà pensé que vous seriez plus utile dans un hôpital, une salle de classe, un commerce ou une cuisine que dans un open space situé dans un quartier de bureaux?

Si vous avez répondu oui à plusieurs de ces questions, vous avez probablement ce que David Graeber appelle un « métier à la con ». Dans un article sorti cet été intitulé On the phenomenon of Bull Shits Job, il lance un gros pavé dans la mare.

Je vous propose ici une traduction de l’article de David Graeber publiée par LaGrotteDuBarbu (merci pour la traduction !)

Note: j’ai remplacé « emplois foireux », traduction dont le traducteur lui même n’était pas satisfait, par « boulots à la con », employé par d’autres et à mon avis plus proche du sens originel. J’ai aussi corrigé ici et la quelques mots quand le sens ne me semblait pas clair et souligné en gras des passages qui me semblaient importants.

 

Illustration par John Riordan

Illustration par John Riordan

 

Traduction publiée par LaGrotteDuBarbu sous Licence BeerWare et corrigée par Toc-Arts(En gros et en résumé vous pouvez faire ce que vous voulez avec le contenu (le copier, le diffuser, le traduire, le revendre, le donner à manger à votre chat, l’améliorer, le modifier) … un jour si vous rencontrez l’auteur et que vous trouvez que ça le mérite, vous lui payez une bière.

 

A propos des Boulots à la con, (Bullshit Jobs) par David Graeber

 

Dans les années 30, John Maynard Keynes avait prédit que, à la fin du siècle, les technologies seraient suffisamment avancées pour que des pays comme le Royaume Uni ou les Etats Unis envisagent des temps de travail de 15 heures par semaine.

Il y a toutes les raisons de penser qu’il avait raison. Et pourtant cela n’est pas arrivé. Au lieu de cela, la technologie a été manipulée pour trouver des moyens de nous faire travailler plus. Pour y arriver, des emplois ont du être créés et qui sont par définition, inutiles.

Des troupes entières de gens, en Europe et en Amérique du Nord particulièrement, passent leur vie professionnelle à effectuer des tâches qu’ils savent sans réelle utilité. Les nuisances morales et spirituelles qui accompagnent cette situation sont profondes. C’est une cicatrice qui balafre notre âme collective. Et pourtant personne n’en parle.

Pourquoi donc, l’utopie promise par Keynes – et qui était encore attendue dans les années 60 – ne s’est jamais matérialisée?

La réponse classique aujourd’hui est qu’il n’a pas su prédire la croissance massive du consumérisme. Entre moins d’heures passées à travailler et plus de jouets et de plaisirs, nous avons collectivement choisi le dernier.

Cela nous présente une jolie fable morale, mais même un moment de réflexion nous montre que cela n’est pas vrai. Oui, nous avons été les témoins de la création d’une grande variété d’emplois et d’industries depuis les années 20, mais peu ont un rapport avec la production et distribution de sushi, iPhones ou baskets à la mode.

Quels sont donc ces nouveaux emplois précisément? Un rapport récent comparant l’emploi aux Etats Unis entre 1910 et 2000 nous en donne une bonne image (et je note au passage qu’il en est de même pour le Royaume Uni). Au cours du siècle dernier, le nombre de travailleurs, employés dans l’industrie ou l’agriculture a considérablement diminué.

Au même moment, les emplois de “professionnels, employés de bureau, managers, vendeurs et employés de l’industrie de service” ont triplés, passant “de un quart à trois quart des employés totaux”. En d’autres mots, les métiers productifs, comme prédit, ont pus être largement automatisés (même si vous comptez les employés de l’industrie en Inde et Chine, ce type de travailleurs ne représente pas un pourcentage aussi large qu’avant)

Mais plutôt que de permettre une réduction massive des heures de travail pour libérer la population mondiale et leur permettre de poursuivre leurs projets, plaisirs, visions et idées, nous avons pu observer le gonflement, non seulement des industries de “service”, mais aussi du secteur administratif, jusqu’à la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou la poussée sans précédent de secteurs comme les avocats d’affaire, des administrations, ressources humaines ou encore les relations publique.

Et ces chiffres ne prennent pas en compte tous ceux qui assurent un soutien administratif, technique ou sécuritaire à toutes ces industries, voir toutes les autres industries annexes rattachées à celles-ci (les laveurs de chiens, livreurs de pizza ouvert toute la nuit) qui n’existent que parce que tout le monde passe son temps à travailler ailleurs.

C’est ce que je vous propose d’appeler des “boulots à la con”

C’est comme si quelqu’un inventait des emplois sans intérêt, juste pour nous tenir tous occupés.

Et c’est ici que réside tout le mystère. Dans un système capitaliste, c’est précisément ce qui n’est pas censé arriver. Dans les inefficaces anciens états socialistes, comme l’URSS, où l’emploi était considéré comme un droit et un devoir sacré, le système fabriquait autant d’emplois qu’il était nécessaire (c’est l’une des raisons pour lesquelles il fallait trois personnes pour vous servir un morceau de viande dans les supermarchés ).

Mais, bien sûr, c’est le genre de problème que le marché compétitif est censé régler. Selon les théories économiques, en tout cas, la dernière chose qu’une entreprise cherchant le profit va faire est de balancer de l’argent à des employés qu’ils n’auraient pas besoin de payer. Pourtant, d’une certaine manière, c’est ce qui se passe.

Alors que les entreprises s’engagent dans des campagnes de licenciement, celles ci touchent principalement la classe des gens qui font, bougent, réparent ou maintiennent les choses alors que par une alchimie bizarre que personne ne peut expliquer, le nombre de salariés remuant de la paperasse semble gonfler, et de plus en plus d’employés se retrouvent, d’une façon pas très différente de celle des travailleurs de l’ex URSS, travaillant 40 ou 50 heures par semaine, mais travaillant de façon réellement efficace 15 heures comme Keynes l’avait prédit, passant le reste de leur temps à organiser ou à aller à des séminaires de motivation, à mettre à jour leur profil Facebook ou à télécharger des séries télévisées.

La réponse n’est clairement pas économique: elle est morale et politique. La classe dirigeante a découvert qu’une population heureuse et productive avec du temps libre est un danger mortel (pensez à ce qui c’est passé lorsque cette prophétie à commencé à se réaliser dans les années 60). Et, d’un autre côté, le sentiment que le travail est une valeur morale en elle même et que quiconque ne se soumettant pas à une forme intense de travail pendant son temps de veille ne mérite rien est particulièrement pratique pour eux.

Une fois, en contemplant la croissance apparemment sans fin des responsabilités administratives dans les départements académiques, j’en suis arrivé à une vision possible de l’enfer. L’enfer est un ensemble de gens qui passent la majorité de leur temps sur une tâche qu’ils n’aiment pas et dans laquelle ils ne sont pas spécialement bons.

Disons qu’ils ont été engagés car ils sont de très bons menuisiers, et qu’ils découvrent qu’ils doivent passer une grande partie de leur temps à cuire du poisson. Dans l’absolu, la tâche n’a rien de nécessaire ou d’utile mais, au moins la quantité de poissons à faire cuire est limitée.

Et pourtant d’une manière ou d’une autre, ils deviennent si obnubilés et plein de ressentiment à l’idée que certains de leurs collègues pourrait passer plus de temps qu’eux à faire de la menuiserie et ne pas assumer leur juste part de la cuisson de poisson que, très vite, des piles entières de poissons inutiles et mal cuits envahiront l’atelier, et cuire des poissons sera devenu l’activité principale de tout le monde.

Je pense que c’est une description plutôt précise de la dynamique morale de notre économie.

Maintenant, je réalise qu’un tel argument va inévitablement générer des objections:

“qui êtes vous, pour définir quels emplois sont réellement nécessaires? Et c’est quoi votre définition d’utile? Vous êtes un professeur d’anthropologie, qui a ‘besoin’ de ça?” (et il est vrai que beaucoup de lecteurs de tabloids [NDT – équivalent anglais des magazines people et à scandale] pourraient envisager mon travail comme l’exemple même de l’inutilité) Et dans une certaine mesure, c’est évidemment juste. Il n’y a pas de mesure objective de la valeur sociale du travail.

Je ne voudrais pas dire à quelqu’un qui est convaincu d’apporter une contribution réelle à l’humanité et au monde qu’en fait ce n’est pas le cas. Mais qu’en est-il des gens qui sont convaincus que leur travail n’a pas de sens?

Il y a peu j’ai repris contact avec un ami d’enfance que je n’avais pas vu depuis l’âge de 12 ans. J’ai été étonné d’apprendre, que dans l’intervalle, il était d’abord devenu un poète, puis le chanteur d’un groupe de rock indépendant.

J’avais entendu certaines de ses chansons à la radio, sans savoir que c’était quelqu’un que je connaissais. Il était clairement brillant, innovant, et son travail avait sans aucun doute illuminé et amélioré la vie de gens au travers du monde.

Pourtant, après quelques albums sans succès, il perdit son contrat, et plombé de dettes et devant s’occuper d’un jeune enfant, finit comme il le dit lui même “à prendre le choix par défaut de beaucoup de gens sans direction: la fac de droit”.

Il est aujourd’hui un avocat d’affaires travaillant pour une éminente firme new-yorkaise. Il était le premier à admettre que son travail n’avait aucun sens, ne contribuait en rien au monde, et de son propre point de vue, ne devrait pas réellement exister.

Cela devrait nous faire poser beaucoup de questions, à commencer par, qu’est ce que cela nous dit sur notre société qui semble générer une demande extrêmement limitée en musiciens poètes talentueux, mais génére une demande apparemment infinie en avocats spécialiste du droit des affaires?

(Réponse: si 1% de la population contrôle la plupart des richesses disponibles, ce que nous appelons le “marché” reflète ce qu’ils pensent être utile ou important, et pas ce que les autres pensent).

Mais encore plus, cela montre que la plupart des gens dans ces emplois en sont conscients au final. En fait, je ne pense pas avoir rencontré un avocat d’affaire qui ne pense pas que son emploi soit merdique. Il en est de même pour toutes les nouvelles industries citées plus haut.

Il existe une classe entière de professionnels qui, si vous deviez les rencontrer dans une soirée, reconnaissant que vous faites quelque chose d’intéressant (un anthropologue, par exemple), feraient tout pour éviter de discuter leur propre travail. Après quelques verres, ils risqueraient même peut être même à se lancer dans des tirades expliquant à quel point leur travail est stupide et sans intérêt.

Il y a une violence psychologique profonde ici.

Comment peut on commencer à discuter de dignité au travail, quand on estime que son travail ne devrait même pas exister? Comment cette situation peut-elle ne pas créer un sentiment profond de rage et de ressentiment?

Pourtant et c’est tout le génie de cette société, dont les dirigeants ont trouvé un moyen, comme dans le cas des cuiseurs de poisson, de s’assurer que la rage est directement dirigée précisément vers ceux qui font un travail qui a du sens. Par exemple, dans notre société, il semble y avoir une règle, qui dicte que plus le travail bénéficie aux autres, moins il sera payé pour ce travail.

Encore une fois, une mesure objective est difficile à trouver, mais un moyen simple de se faire une idée est de se demander:

Qu’arriverait-il si cette classe entière de travailleurs disparaissait? Dites ce que vous voulez à propos des infirmières, éboueurs ou mécaniciens, mais si ils venaient à disparaître dans un nuage de fumée, les conséquences seraient immédiates et catastrophiques.

Un monde sans profs ou dockers serait bien vite en difficulté, et même un monde sans auteur de science-fiction ou musicien de ska serait clairement un monde moins intéressant.

Il reste à prouver que le monde souffrirait de la disparition des directeurs généraux d’entreprises, lobbyistes, chercheurs en relation presse, télémarketeurs, huissiers de justice ou consultant légaux (Beaucoup soupçonnent que la vie s’améliorerait notablement). Pourtant à part une poignées d’exceptions (les médecins), la règle semble valide.

De façon encore plus perverse, il semble exister un consensus sur le fait que c’est comme cela que les choses devraient se passer. C’est un des points forts secrets du populisme de droite. Vous pouvez le voir quand les tabloids s’en prennent aux cheminots, qui paralysent le métro londonien durant des négociations: le fait que ces travailleurs peuvent paralyser le métro montre que leur travail est nécessaire, mais cela semble être précisément ce qui embête les gens.

C’est encore plus clair aux Etats Unis, où les Républicains ont réussi à mobiliser les gens contre les professeurs d’école ou les travailleurs de l’industrie automobile (et non contre les administrateur des écoles ou les responsables de l’industrie automobile qui étaient la source du problème) pour leurs payes et avantages mirifiques.

C’est un peu comme si ils disaient “mais vous pouvez apprendre aux enfants! ou fabriquer des voitures! c’est vous qui avez les vrais emplois! et en plus de ça vous avez le toupet de demander une retraite et la sécu?”

Si quelqu’un avait conçu un plan pour maintenir la puissance du capital financier aux manettes, il est difficile de voir comment ils auraient pu faire mieux. Les emplois réels, productifs sont sans arrêt écrasés et exploités.

Le reste sont divisé entre la strate des sans-emplois, universellement vilipendés, et une strate plus large de gens qui sont payés à ne rien faire, dans une position qui leur permet de s’identifier aux perspectives et sensibilités de la classe dirigeante (managers, administrateurs, etc.) et particulièrement ses avatars financiers, mais en même temps produit un ressentiment envers quiconque a un travail avec une valeur sociale claire et indéniable.

Clairement, ce système n’a pas été consciemment conçu, mais a émergé d’un siècle de tentatives et d’échecs. Mais ceci est la seule explication sur le fait que, malgré nos capacités technologiques, nous ne travaillons pas 3 à 4 heures par jour.

L’article original est disponible ici: On the Phenomenon of Bullshit Jobs
David Graeber est un professeur d’anthropologie à la London School of Economics.
Son plus récent livre The Democracy Project: A History, a Crisis, a Movement est publié par Spiegel & Grau

Traduction publiée par LaGrotteDuBarbu sous Licence BeerWare et corrigée par Toc-Arts(En gros et en résumé vous pouvez faire ce que vous voulez avec le contenu (le copier, le diffuser, le traduire, le revendre, le donner à manger à votre chat, l’améliorer, le modifier) … un jour si vous rencontrez l’auteur et que vous trouvez que ça le mérite, vous lui payez une bière.

Le mot de la fin

Pensez vous avoir un boulot à la con ? Pourquoi est ce que les métiers de la culture sont en permanence obligé de se battre pour survivre tandis que les métiers à la con, qui ne produisent rien et sont socialement inutiles (et parfois même destructifs) sont recompensés et prospèrent ?

Mon interprétation est que l’architecture du système monétaire actuel a un grande rôle dans la construction de ce système et que de nouveaux modèles sont nécessaires pour changer cela.

Première piste: le revenu de base comme modèle économique pour soutenir la culture et la création artistique

Autre piste: les monnaies complémentaires pour passer d’une « monoculture de l’argent » structurellement instable et injuste à un « écosystème monétaire » diversifié et résilient.

A suivre dans un prochain article…. si ce n’est pas fait abonnez vous !

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